Bernard Faucon

BERNARD FAUCON PAR ARTHUR DREYFUS

Sans qu’on sache pourquoi, tous les paysages n’ont pas reçu le même soin du Ciel.

À mi-chemin entre les Alpes et la Méditerranée, au pied de la petite parcelle de planète qu’occupe la France, un étroit massif montagneux porte le nom de Luberon.

On dit que la lumière y est unique au monde. On dit qu’en hiver, les couchers de soleil donnent un mauve et un orange impossibles à retranscrire.

Les peintres ont essayé, pourtant, de raconter la Provence. Ses bassins brûlants de coquelicots, l’étendue infinie des lavandes, ses drôles d’abris de pierres sèches. Ses aqueducs d’un autre temps, ses rochers dressés comme des météorites à l’horizon, sur lesquels les hommes ont bâti des villages.

On dit que pour saisir la magie d’un pays il faut y vivre – ou mieux encore : y naître.

Magie, car un jour du siècle dernier, à cet endroit précis du monde, dans la petite ville d’Apt, est né un miracle. Ou plutôt : une histoire. Une histoire en couleurs, débordante de rêves, comme dans les albums d’enfance.

À la fin des années 40, dans cette sous-préfecture du Vaucluse qui comptait alors quatre mille habitants, on vivait comme on avait vécu depuis toujours. Les messieurs portaient des chapeaux de ville, les paysans des chapeaux de paille, les dames des robes blanches. Le dimanche, après l’église et le marché, on se retrouvait au grand café Grégoire, à deux pas de la Mairie. Plongés dans le lointain des paysages, les enfants revenaient le soir tapissés de garrigue. Leurs chevilles sentaient le thym, et le genévrier.

Oui, dans ce pays au climat si propice, tout semblait figé dans une éternité immuable, à l’exception peut-être de la guerre. Au front, des frères, des cousins, bien des garçons étaient tombés. D’autres étaient revenus dépourvus de bras, de jambes – ou de joie de vivre. Décorée de la Croix de guerre pour le courage de ses résistants, la petite cité d’Apt pansait ses plaies – et tandis que le monde se préparait à la modernité, on songeait ici à oublier le passé, pour retrouver, peut‑être, le goût du présent…

Quant à l’avenir – les cartes de crédit, la télévision en couleurs, le four micro-ondes, le velcro, la pilule, les échographies et le tourisme –, tout cela pouvait bien attendre un peu.

Attendre que notre histoire commence.

Ses premiers héros s’appelleraient Mady et Francis.

Elle, c’est la fille unique de Joseph Bernard, hériter de la fameuse faïencerie d’Apt, qui a converti la poterie en poésie.

Lui est scolarisé à quelques centaines de kilomètres de là, au Prytanée national militaire de la Flèche ; l’un des prestigieux lycées de l’armée française.

La première page du livre, c’est une maladresse de Francis, qui se transforme en accident fondateur. À La Flèche, l’adolescent joue de trop près avec des explosifs, qui lui détonnent entre les mains. Un monocle noir se visse sur son visage pour toujours.

La deuxième page, c’est Mady – qui tombe amoureuse de ce bel homme blessé. Très vite, les choses se décident : c’est elle qui prendra soin de lui.

Dans la foule des bellâtres, pourquoi choisit-elle ce drôle de pirate ? Pressent-elle que cet œil arraché par le hasard donnera naissance à un autre œil extraordinaire… ?

L’énigme est posée : notre histoire est en marche. Le 12 septembre 1950, vient au monde le fruit de cet amour : l’enfant de Mady Bernard et de Francis Faucon s’appellera Bernard Faucon – fusion invisible de deux noms de famille ; fusion volontaire de deux destins.

Bernard voit le jour à domicile, dans sa maison d’Apt. Durant ses premières années, le petit garçon aime tout ce qu’il découvre – et s’en souvient : les tresses et la queue de cheval de Mady, le grand lit en cuir où il se précipite le dimanche matin, le lait et les bonnes bouillies de Floraline, la petite terrasse en ciment, le tub en zinc pour prendre les douches en été et les premières sensations des saisons : tout le programme, écrit-il, d’une honnête confiance en l’avenir.

 

 

Entre les excursions à la mer, les promenades champêtres, le début de l’école et les repas en famille, le jeune ménage esquisse un idéal du bonheur.

Dans l’esprit de Bernard, de premiers souvenirs immortels se forgent, à commencer par la faïencerie du grand-père Joseph, qui fait découvrir à son petit-fils la technique ancestrale des terres mêlées. Joseph transforme les pigments contenus dans l’ocre de la région en terres multicolores. Pétri comme une pâte à pain, le mélange se transmue en flammes de terre. L’épaisseur de chaque pièce dévoile un dessin unique et secret.

Mais en dépit de la beauté du métier, le petit Bernard se fixe d’autres priorités.

Rien ne lui plaît tant que l’exploration du nouveau domaine de Saint Martian, acheté par Tatié, la grand-mère philosophe, la grand‑mère bohème, la raconteuse d’histoires – mère de Francis, et grand‑mère adorée. La famille s’installe sur cette colline, un espace d’enfance rêvé, à la fois proche de la ville et protégé, que Bernard va faire sien pour toujours.

En compagnie d’un âne reçu pour son septième anniversaire, le garçonnet se dissout dans un univers sans limites, où les lumières se mêlent à la vigueur des plantes, des pistils. Un éden de roche et d’herbes garni d’abeilles, de cerises et de fruits – tous autorisés. L’enfant fabrique dans chaque arbre des cabanes, des balançoires, mêle aux nuages les cerfs-volants. Cet état de grâce lui paraît si naturel qu’il réclame au médecin de sa mère les médicaments qui l’empêcheront de grandir. En guise de réponse, l’année de ses six ans, Bernard voit arriver Jean, son premier petit-frère. Papa, maman, Bernard : c’est fini. Le cercle fermé devient un foyer élargi.

Comme pour prolonger l’enchantement, Mady décide d’inaugurer une colonie de vacances. Dorénavant, la colline de Saint Martian ne cessera plus de résonner aux cris des enfants. Bernard devient rapidement aide-moniteur, puis moniteur, inventant toutes sortes de jeux, surveillant des équipiers à peine plus jeunes que lui.

Loin d’être une charge, l’aventure s’avère un cadeau du ciel : à défaut de lui fournir les médicaments pour ne pas grandir, la mère de Bernard lui procure une palette d’enfance multicolore, merveilleusement légère, et infiniment renouvelée.

Cependant, au monde de l’enfance éternelle s’oppose celui des adultes. Avec son école étrangère, peuplée d’élèves hostiles, de destinées écrites à l’avance, et de matières absconses. Histoire, géographie, allemand : à quoi bon apprendre ses leçons quand on a devant soi l’horizon ?

Une seule matière fait exception : le catéchisme de Mlle Suau. Qui est ce drôle d’Esprit capable de transformer le chaos en cosmos ? Et ce Jésus à la fois divin et humain, prêt à ressusciter ? Comment expliquer la maternité virginale de Marie ? La Bible amorce un système de valeurs différent. Le jour de sa communion, sous son aube blanche, Bernard s’égare dans le poudroiement d’une lumière nouvelle…

Première extase mystique, première alerte d’une paix intérieure déjà menacée.

Mais avant de le condamner sans réserve, sachons gré au « monde des adultes » d’avoir créé les Cavalcades : chaque saison à la Pentecôte, des chars décorés par les habitants défilent dans la grand-rue d’Apt. L’année de ses cinq ans, Bernard marque la parade consacrée à Versailles, costumé en Louis XIV, perché à plusieurs mètres de hauteur avec sa perruque bouclée et son sceptre. Le journal local écrit : « Ce matin le petit Roi Soleil a adressé une prière à son père pour que le beau temps règne sur la fête. »

 

 

 

Avec ses pantins, son théâtre, ses décors surréalistes, les cavalcades nourrissent dans l’esprit du jeune garçon un imaginaire inédit, à l’opposé des bourgeons, des rameaux, ou de la sève naturelle. Comme s’il était possible d’inventer, de fabriquer une autre beauté.

À compter de cet instant, tout est en place : le cocon familial, les paysages, les parfums, Tatié, les Cavalcades, la faïence, l’enfance promise à l’éternité.

 

Et c’est ici que le deuxième chapitre peut commencer…

La première partie de la vie fut une découverte.      
La suivante est un apprentissage.         
Ou plutôt : des apprentissages.

Aux icônes offertes par le hasard succède l’idée de l’image. L’image créée par l’homme, avec les yeux de l’homme – ou ceux de la grand-mère.

L’épiphanie originelle, comme d’habitude, se nomme Tatié. Depuis toujours, les murs de sa maison sont couverts de tableaux, de dessins, d’œuvres glanées au hasard des rencontres et des brocantes. C’est cette femme qui prodigue à Bernard sa première leçon de choses – ou qui, dans les termes de Rousseau, lui apprend à sentir.

La leçon est simple et tient en trois mots : « Ça c’est bon / ça c’est moins bon / ça c’est pas bon du tout. » En un éclair, le garçon saisit qu’une œuvre réussie n’a rien à voir avec sa technique, ou son sujet. Il entrevoit une nouvelle hiérarchie, qui s’impose comme un dévoilement – ou peut-être : un destin.

L’année de ses douze ans, une autre étoile illumine le ciel de Bernard.

L’étoile se nomme Pierre, c’est son second petit-frère, qu’il adopte aussitôt. L’arrivée tardive de cet enfant dans la famille, ses yeux clairs, sa timidité, et l’éternité qu’il réactive lui confèrent une aura presque magique. Au-delà de la technique ou du sujet, cet être neuf est lui aussi une « œuvre réussie ». Un chef-d’œuvre même, que son aîné ne se lasse pas de photographier. Ni pour marquer le temps, ni pour faire une œuvre : juste pour le plaisir de voir. Sans que nul ne le sache, Pierre est le premier modèle – le premier mannequin vivant.

Il faut dire qu’alors, Bernard ne considère pas encore la photographie comme un art. Le Semflex reçu de Tatié, avec ses deux grosses lentilles et sa vision par le dessus, reproduit trop aisément la beauté.

Les ciels y sont tous divins, les couchants multicolores, les enfants merveilleux. Puis il y a le plaisir éprouvé au contact de la pellicule : la création ne saurait se situer que du côté de l’effort, du labeur.

Sans compter Tatié qui répète : « Mon petit-fils sera peintre. » Elle lui a offert pour cela une boîte de pastels. Trop heureux de mettre à distance le réel, Bernard dessine ses rêves. Ce sont des rêves apocalyptiques – garnis d’arbres où flottent des pendus, de lueurs de magma, de silhouettes égarées dans le néant, qui cheminent vers le ciel…

Malgré la difficulté de l’ouvrage, les efforts payent : dans la région, il se murmure que chez les Faucon grandirait un artiste… Lorsqu’il lui revient, ce bruit qui court transforme la vie de Bernard : sa singularité se trouve enfin définie par un mot.

Mais la singularité n’est pas un métier. La fin de l’école approchant, il faut penser à faire quelque chose de sa vie. Aveuglé par l’or de son enfance, incapable de se représenter le moindre avenir, l’élève ne conçoit que trois voies : mourir jeune, entrer dans les ordres ou bien devenir… un grand artiste.

Et si la fortune, entre ces différentes hypothèses, a déjà choisi pour lui, elle envoie quand même à l’adolescent un signe – ou plutôt : un émissaire.

Professeur d’un grand lycée parisien en vacances sur la colline de Saint Martian, Henri Koerner entre dans la vie de Bernard comme dans une fable. Conscient de ses difficultés, il le prend sous son aile et, tout un été, lui parle de philosophie, de poésie, de musique et de foi.

Une fraternité se noue, qui bouleverse une vie.

Tatié l’avait prédit, en affirmant : « La rencontre, il n’y a que ça dans la vie. »

Subitement tout s’éclaire : face à l’incongruité des leçons officielles, s’ébauche une autre manière d’apprendre, de savoir. Loin d’être inapte à l’étude, on explique à Bernard qu’il fut jusque-là un poète victime de mauvais professeurs.

Même le rapport à l’image s’en trouve altéré : imprégné du mysticisme de son nouvel ami, l’artiste en herbe délaisse la simple beauté pour photographier ce qu’il nomme l’immobilité métaphysique du monde, l’ineffable palpitation de ce qui est. Jusqu’au point de saisir, indépendamment de l’effort requis, ou de la rapidité du processus, que photographie et peinture ne sont qu’une seule et même chose.

Mais à l’heure des révélations esthétiques, sans que Bernard l’ait vue passer, une page de sa vie s’est tournée. Déjà, derrière, résonne un Temps d’avant.

C’est le début de ce qu’on nomme l’âge adulte.

Bernard obtient son bac par correspondance et, comme par miracle, échappe à la première étape maudite de sa génération : le service militaire. En s’évanouissant, la perspective des mitraillettes, des entraînements, des treillis et des cris libère un horizon inespéré.

Mais l’horizon ne saurait se borner à Saint Martian…

Pour étudier la philosophie, il faut quitter la colline enchantée, s’installer à Aix-en-Provence, vivre seul pour la première fois. Par instinct, Bernard n’emporte que sa boîte à couleurs et son appareil photo.

Et c’est dans ce contexte, dans cette solitude, réduit à quelques livres sur une étagère, qu’il fait la connaissance de nouveaux êtres de raison.

Par une série de hasards, même si Bachelard et Bergson dominent la sagesse contemporaine, c’est Jacques Maritain – un philosophe chrétien –, qui retient l’attention du jeune exilé. La renommée de l’homme est immense et dépasse le cadre religieux. Cocteau lui‑même écrit à Maritain : « Je ne me suis pas converti à Dieu, je me suis converti à vous ».

Plongé dans la relecture de Thomas d’Aquin, l’étudiant divise le monde entre existence et essence, se nourrit de transcendance, et apprend par cœur chaque texte de Maritain. Jusqu’au jour où la réalité rejoint le fantasme et que le disciple, en réponse à la sienne, reçoit une lettre de son maître spirituel.

Lorsque Maritain invite Bernard chez lui, au sein du couvent des Dominicains, c’est un pas de plus vers le ciel. Face au modèle d’humanité que constitue le théologien, aucun doute n’est permis : contre le chaos, un salut réside bien à cet endroit-là.

À cet instant de notre histoire, le destin de Bernard pourrait prendre un tout autre cours. Mais quelques hasards, une fois encore, en décident autrement.

Contre toute attente, lorsque l’étudiant projette de se consacrer à la religion, son vieux maître Maritain, qui fut l’ami intime de grands peintres comme Chagall ou Rouault, le freine en répliquant : « Toi, tu es un artiste. »

Grâce à cet encouragement, Bernard n’abandonne pas l’image et s’efforce, quitte à passer au monochrome, de fixer en peinture sa foi nouvelle.

Au même moment, comme si le ciel lui envoyait un second signe, deux nouvelles brèches entaillent l’imaginaire de Bernard. La première pourrait se nommer :  le monde arabe. Aussi insolite que cela puisse paraître, le roi du Maroc tombe amoureux des faïences Faucon, et commande au vieux Joseph un an de travail pour la vaisselle de son palais.

Le conte de fée trace un pont entre les villes d’Apt et de Rabat. « Sa Majesté » entre dans le quotidien de la famille. Après quelques résistances, le jeune Bernard s’autorise à goûter au luxe des limousines, des palaces d’Orient, des palmeraies ; et à la brûlure d’un soleil inédit. De voyage en voyage, les plaisirs du corps qui, dans l’étude, s’étaient limités au croustillant des croissants, ou à la volupté du chocolat, s’en trouvent chamboulés.

Était-il possible de concilier l’aridité chrétienne avec le vertige méditerranéen ? La boîte dans laquelle s’est enfermé l’étudiant en philosophie est sur le point d’exploser. Lorsque Azdin, un copain de Pierre, emmène les deux frères à la plage, Bernard néglige la métaphysique au profit de la chair des pastèques mûres, de la brise marine, et de deux jeunes dieux, l’un blond, l’autre brun, qui se roulent dans les vagues…

La seconde brèche, plus franche, nous ramène à la photographie.

De retour dans le Luberon, le jeune homme distingue entre les cerisiers une sorte d’ange, qui danse avec la vie comme d’autres dansent sur scène. La splendeur de cette apparition porte un coup fatal à l’âpreté des concepts. Plus forte qu’un dogme, l’urgence du bonheur remonte à la surface. Oui : pendant toutes ces années de mysticisme, l’amour de l’image – et l’amour de l’amour –, ont terriblement manqué. Bernard fond en larmes sans pouvoir s’arrêter.

 

 

 

Il suffit parfois d’une seconde pour changer de cap : en dépit de son déménagement à Paris et de son inscription en licence de philosophie, quelque chose s’est brisé dans le cœur et l’esprit de Bernard. Plutôt que d’étudier ses classiques, le jeune Aptésien visite la capitale de nuit, fasciné par la blancheur des rues, porté par une renaissance qui lui donne des ailes.

Quand Maritain meurt, un dernier rempart s’effondre. L’étudiant se désintéresse de la Sorbonne, renonce à l’agrégation, ainsi qu’à l’enseignement. Et tandis que l’université s’éloigne, comme un pied de nez au monde des idées, Bernard se passionne pour la matérialité d’objets banals – mais tangibles.

Délaissée pour ce qu’il nomme les boîtes, sa peinture gagne une dimension – et passe à la mise en scène.

Dans d’étranges coffrets, l’artiste tout juste affranchi multiplie les combinaisons : photos, breloques, icônes, bouquets de lavandes, filets d’anchois, spaghettis ou bonbons ; tout est prétexte à fixer un peu de matière dans le cadre du rêve – et à tourner en dérision le sacré pour mieux s’en libérer.

Nous sommes en 1974. Lâchant ses études, Bernard commence à comprendre qui il est.

Et c’est alors, après les primes découvertes, la tentation mystique, et l’apprentissage du renoncement, que le destin s’apprête à lui offrir son vrai trésor.

Dans la vie, dans la photographie, fait irruption : le premier lot de mannequins. Une fois n’est pas coutume : le destin choisit d’agir par voies détournées. Car la première intuition des mannequins n’est pas celle d’une création – mais d’un commerce. Un matin, dans une brocante d’Apt, Bernard est frappé par l’étrangeté que dégage un buste de couturière, personnage inerte et presque… vivant.

Le jeune homme délivré des études comprend que les mannequins ne laissent personne indifférent. Il entend tirer profit de la mode naissante du kitsch, et de la nostalgie d’une « veille France » qui s’éloigne à grands pas. Un profit simple, ludique : rien que pour payer l’essence de la voiture, une tarte aux framboises, ou un sachet de bonbons. Et il y a en effet de quoi se régaler.

Seulement à Paris, le négoce prend de l’ampleur : afin d’achalander les marchés aux puces et les drugstores, Bernard sillonne la France en 2CV. Accompagné d’explorateurs en herbe, il repère les vieilles boutiques susceptibles de renfermer, dans leurs caves, des trésors d’antan. Rapidement, la collection s’agrandit. Guidé par son instinct, notre drôle de chineur décide alors de sauver ses plus beaux mannequins d’enfants. Comme pour se constituer, loin de la colonie de Saint Martian, une seconde famille.

Mais en dépit du commerce, l’image n’est pas en reste : rien que pour le jeu, la première esquisse de photo de mannequin est prise par Mady. Francis, pour sa part, jette des feuilles en l’air, scellant à son insu les axiomes d’une création. Dès les premiers instants, tout est là : le contraste du mouvement et de la fixité, la vie vivante opposée à la vie feinte, l’accessoirisation de la nature, jusqu’au récit d’une allégorie plus accessible au cœur qu’au langage…

 

 

 

Du côté de la peinture, Bernard appose son pinceau sur de vieilles photos. Une autre manière de figer l’enfance – sous l’acrylique cette fois.

Dans le même temps, en pleine effusion créative, l’artiste remplit ses boîtes d’objets plus encombrants – et plus inquiétants. Des cadavres d’aliments aux ossements variés, en passant par des couronnes ou des angelots de cimetières, la mort s’invite dans ses sanctuaires à quatre bords. Mais aussi la vie figée, intacte, de premiers mannequins qui trouvent à leur insu, en ces décors, une sépulture inopinée…

Et c’est ici que l’idée vient. La sortie du cadre. Le passage des natures mortes à la nature vivante. La libération des tonnes d’existence contenues dans les mannequins.

Au printemps 76, la première véritable mise en scène voit le jour. Une tête blonde cajole une tête de cire. Il y a aussi un fauteuil, et un bouquet de fleurs séchées. Passé ce déclic, les mannequins sortent au grand jour et colonisent les lieux d’enfance de Bernard – déversant, partout où ils passent, un big-bang de forces inconnues.

Bien vite, l’idée de mêler le vrai et le faux s’impose, sans qu’on sache bien qui, des mannequins de bois ou des enfants de chair, sont les plus réels.

Et c’est au cœur de ce bouleversement plastique que par un ami, le photographe « ordonnateur » fait la connaissance d’un photographe « observateur ». Entre les deux hommes, l’amitié est immédiate. Jean-Claude Larrieu – c’est son nom –, saisit qu’une chose majeure est en train de se passer. Fasciné par le spécimen Faucon, il se passionne pour son art, sa bizarrerie, la puissance de son imaginaire – et décide d’accompagner cette inspiration spectaculaire.

Pour commencer, vient la documentation du miracle. Avec ses photos en noir et blanc, et sa pellicule en couleurs, Jean-Claude enregistre la fondation d’une œuvre – et ce rituel si particulier que Bernard a conçu pour habiller, assembler, réparer, donner vie à ses mannequins.

Puis après la documentation, vient la coopération. Lorsque Jean-Claude découvre l’artiste à l’œuvre, traçant une ligne à la craie sur la pierre, il s’autorise quelques remarques techniques, notamment sur la lumière – sa spécialité. D’abord réfractaire à tout point de vue extérieur, Bernard s’ouvre au regard de ce petit homme baroque, à la fois profondément campagnard ; et profondément raffiné.

Sans rien attendre en retour, Jean-Claude devient un allié exceptionnel.

Celui qui éclaire l’inéclairable.
Qui transforme en décors des images abstraites.      
Qui aide le poète à traduire ses fantasmes.

Et qui le pousse à se dépasser pour produire, chaque fois, la photo impossible.

Dans ce tourbillon de bonheur, on conseille à Bernard de présenter ses premiers travaux à une galerie. Peu confiant, le jeune artiste finit par se prêter au jeu de la monstration.La galerie est réduite mais le succès instantané : tout le monde aime ses photos.

Le critique André Laude qualifie Bernard de « Grand Transparent », comme s’il était indubitable, dès le départ, qu’une sincérité totale émanait de ces images-là.

D’Aix-en-Provence à Paris, les expositions rencontrent aussitôt leurs fidèles.

Les amateurs de Bernard Faucon n’ont pas le sentiment de découvrir un artiste neuf, mais de redécouvrir une œuvre qui, depuis toujours, était inscrite au plus profond d’eux-mêmes.

Professeur d’esthétique au Collège de France, et intellectuel le plus respecté de sa génération, Roland Barthes s’enflamme pour le travail du jeune aptésien : « Vos photos, écrit-il, sont merveilleuses. Pour moi, c’est ontologiquement (si vous permettez ce mot pédant) la photo même, dans la limite qui en dit l’être : la fascination. »

 

Porté par ce flux de confiance, Jean-Claude organise un voyage à New York. Les valises pleines de diapos, nos deux sudistes partent à la conquête du Nouveau monde.

En un éclair, Bernard le Provençal rencontre l’antagonisme de tout ce qu’il connaît. Au pays des burgers, du pop art et du marketing, le créateur n’est guère à sa place. Incapable de jouer un rôle, ou de suivre la mode, sa pureté le sauve. Jean-Paul Goude, sur le point « d’inventer » Grace Jones, lui offre son carnet d’adresses. Par une sorte de malentendu, le petit Français convainc les branchés. Ses images font le reste. Lorsque Bernard, qui n’est encore « personne », téléphone naïvement à Leo Castelli, le galeriste le plus en vue de la capitale mondiale de l’art contemporain, il obtient un rendez-vous – puis aussitôt, une exposition.

De retour en France, c’est Agathe Gaillard, la « grande dame du noir et blanc », qui renonce à ses principes pour exposer les couleurs de Bernard. Sa cote monte. De premiers livres s’éditent.

Entre Paris, où il a emménagé avec Jean-Claude, et son cabanon du Luberon, où il travaille à Noël et en été, une nouvelle période s’amorce pour Bernard.

Lancé sur une route de lumière, il peut enfin songer à la suite.

Mais en quelques années, tout s’est tellement accéléré que les mannequins semblent bientôt avoir vécu une vie, ou plutôt : leur vie.

En amour comme en amitié, il faut se quitter avant de s’ennuyer.

Après les folies de l’été, les promenades d’automne et les neiges d’hiver, l’artiste entrevoit la nécessité d’une conclusion. Comme un douloureux au revoir, les figures de cire éclatent, se fractionnent, brûlent vives – punies, peut-être, pour trop de joies accumulées…

Cinq ans après la première mise en scène, et contrairement à ce qu’il avait imaginé, Bernard pressent que la photographie peut se passer des mannequins. Qu’il suffit de songer à l’enfance – même dénuée d’incarnation – pour convoquer l’enfance.

Que le pouvoir de ces petits personnages, et leur brûlante magie, sauront exister sous une autre forme. Par exemple celle du feu qui, depuis la nuit des temps, fascine, effraie – et qu’ils ont toujours contenu, secrètement, en eux.

Autrement dit : le temps est venu de tout faire exploser.

L’appel du vide créé par la disparition des mannequins convoque de nouvelles forces. Au-delà du feu, les manifestations invisibles du temps vont devenir un sujet principal.

On regarde : la couleur du vent, la musique des fleurs – et le bruit que fait le bonheur lorsqu’il est sur le point de s’en aller.

La Provence s’impose en pièce maîtresse – sculptée par un démiurge qui la transcende. Volées au réel, les paysages semblent colorés au crayon, composés comme des découpages. Dépouillées d’incarnation, ces nouvelles mises en scène invitent le spectateur à s’incarner lui‑même, avec ses peurs, ses fantasmes et ses rêves, au sein de l’image.

Chaque photo constitue une expérience, doublée d’un enjeu chimique ou mécanique. Dans son laboratoire à ciel ouvert, de fidèles amis continuent d’assister Bernard.

Nous sommes en 1981. Cette série, intitulée « Évolution probable du temps », prouve définitivement à l’artiste que son inspiration saura se perpétuer au-delà de la merveilleuse rencontre des mannequins.

Débordant de foi, le photographe confesse : « Si ma vie s’était arrêtée là, elle aurait ressemblé à une légende, à un rêve éveillé. »

En décembre 1982, Bernard est invité à Tokyo pour présenter ses photographies. Le Japon tombe aussitôt amoureux de ce jeune Provençal, dont l’imaginaire se révèle si proche de l’esprit nippon.

Mais la vie n’en fait qu’à sa tête.

Au retour du Japon, la vie réserve à Bernard deux surprises dont elle a le secret. Peu après son trentième anniversaire, tandis qu’un manège de la fête foraine locale le secoue jusqu’aux nuées, Tatié meurt à l’hôpital d’Apt.

L’ombre se pose sur la vie.

Pour le jeune artiste c’est la première rupture définitive, une forteresse qui tombe en miettes, la fin absolue de la candeur.

Il reste tant de photos à faire, tant de bonheurs à vivre… mais ça ne sera plus jamais pareil.

 

Alors pour supporter le temps qui casse, quand un morceau de famille s’échappe, on se fabrique une autre famille qui s’appelle : les amis.

Bernard, qui a toujours excellé dans l’art de recevoir et de s’entourer, tient table ouverte dans le nouvel appartement qu’il occupe à Paris, avec son complice Jean-Claude.

Aux pastèques, tomates et fromages de chèvre rapportés du sud, le cuisinier-photographe adjoint mille inventions multicolores – toujours végétariennes.

Ce sont les années « Goutte-d’Or », garnies de banquets extraordinaires, mêlés d’enfance, de jeux inventés, et de tours de passe-passe.

C’est alors qu’advient la surprise lumineuse. Présenté par des amis communs, au bord d’un champ de lavande, surgit un beau matin Hervé Guibert, jeune prodige des lettres françaises que Bernard a déjà croisé en tant que critique d’art pour le journal Le Monde.

S’amusant à immortaliser de dos, puis de face, appuyés contre une barrière, l’écrivain et ses amis, le photographe ignore qu’une amitié immuable vient d’éclore – qui durera jusqu’à la mort précoce de Guibert, à trente-six ans. Avant cela, les deux créateurs ne cesseront de s’inspirer, et la figure de Bernard traversera l’œuvre du jeune auteur.

Au même moment, du côté du Luberon – donc de la photographie –, flammes et cendres délaissent le paysage pour pénétrer dans les maisons, ou se transmuer en éclats, en reflets…

Comme une incantation destinée à raviver les morts.

Avec la même barrière que celle du premier portrait de Guibert et ses amis, Bernard aménage un espace intermédiaire et enchanté. Ni complètement dedans. Ni complètement dehors.

Il l’appelle : La Vie Éternelle.

Fou de cette œuvre, Guibert la dépeint en ces termes : Une jonchée d’ordures à l’issue d’une courbe grise, un paysage morne clôt par une barrière qui a une découpure joyeuse, comme une palissade de cirque. Parmi les détritus, à peine remarquable, se trouve un visage : le portrait,  découpé dans un journal, du prince de Hollande.

Puis à mesure que les mois passent, les flammes s’éteignent au profit du souvenir. Souvenirs des mannequins, des enfances évanouies, de leurs costumes, des reflets de leur présence. De leur évanescence.

C’est ici que Bernard a l’intuition qu’une chambre s’ébauche… dès que l’amour naît. Et que l’espace miraculeux où la lumière luit d’elle-même, aussi fragile qu’une première matinée de tendresse, peut se montrer – se matérialiser. Car quand on aime, toute terre devient un lit d’amour. Et le moindre ciel, un plafond qui protège de tout.

Peu à peu, la série des Chambres pose ses jalons.

Trace du temps, trace d’une caresse ou trace d’un sourire : Bernard capte les ondes qui, loin des projecteurs, nous donnent envie de vivre. Après avoir photographié des mannequins dépourvus de réalité, l’artiste invente une réalité dépourvue, ou presque, de personnages.

À partir de là, les possibilités sont infinies.

Chaque chambre offre à l’imaginaire une nouvelle histoire. Cailloux blancs, éclairs d’amour ou simple verre d’eau, des offrandes sont laissées pour les dieux qui passeraient par là.

 

 

 

Lors de la première exposition des Chambres, au printemps 1986, les inconditionnels du photographe n’ont pas besoin d’être conquis.

Mais les autres – les dubitatifs, les incrédules –, comprennent que les œuvres qu’ils contemplent sont celles d’un artiste majeur. Les mannequins n’étaient pas un coup de chance. Le coup de chance, le don du ciel, c’est que Bernard Faucon existe.

 

À partir de cet instant, les expositions s’enchaînent à un rythme effréné. Chaque événement est l’occasion d’inventer une mise en scène « réelle », gravée dans la vie. Pochettes surprises, ballons, feux dansants, champagne et cadeaux variés : on se rend aux vernissages Faucon comme on va au spectacle, pour prolonger la magie accrochée aux murs…

À l’image des ballons projetés dans le ciel, un vent de succès emporte tout ce que touche l’artiste. C’est ce qu’on appelle sans doute : la reconnaissance.

Le monde de l’édition s’arrache les photos de Bernard pour illustrer ses couvertures. Porté par la presse internationale, le créateur pénètre dans l’imaginaire du grand public. 

Le musée Beaubourg l’invite, avec les plus grands photographes du moment, à participer à l’exposition « Atelier Polaroïd ». Le Guggenheim de New York prend le pas, et met à l’honneur le travail de Bernard dans l’exposition « French Artists Today ».

Un « French artist » nomade qui s’apprête, dix ans après la découverte du Maroc, à vivre un nouveau choc géographique. À l’opposé de la brûlure arabe, Bernard découvre, comme on découvre une vérité, les délices de lenteur du continent et de la vie asiatiques.

À des années-lumière des « monothéismes séparateurs », un continent balaie tous les contraires :  plus de sucré ni de salé, de cru ou de cuit, de non ou de oui.

Plus de lumière ni de nuit, surtout, mais deux contrées siamoises : celle de l’ombre, celle de l’or.

Mieux que les draps flavescents du Kabuki japonais, la peinture en étincelles des temples de Bangkok envahit l’imaginaire de l’artiste.

Et les Chambres d’amour se transforment… en Chambres d’or.

 

Après le feu qui engendra les premières civilisations, le métal le plus précieux ravive des perceptions primitives. Pour le photographe, l’or s’apparente à « la dernière surface visible avant l’incandescence pure, avant la blancheur… »

Hasard ou signe des cieux : seul un modèle donne vie, en chair, à cette nouvelle série. Baptisé Le petit Bouddha, l’aura qu’il dégage ouvre de nouvelles brèches dans l’image.

Lorsque PARCO, la chaîne de grands magasins nippons, commande une publicité à Bernard Faucon, le scénario surgit spontanément : dix anges endormis, peu à peu réveillés par une déflagration de lumière… Le film est si apprécié que les téléspectateurs téléphonent aux chaînes pour connaître ses heures de passage. Et dans le métro, les voyageurs décollent les affiches PARCO – ce qui, comme chacun sait, n’est pas très « japonais ».

Dès le départ, les images de Bernard avaient émerveillé le pays du Soleil-Levant. Au-delà de la mythification d’une Provence éternelle, ou de l’éloge du moment court, dans la lignées des haïkus, que l’artiste a-t-il saisi, en trente secondes cette fois, pour bouleverser un peuple si souvent fermé sur lui-même ?

Peut-être une certaine idée de l’éternité – dans un pays si puissant, et si fragile –, dégagée dès les premières mises en scène, par l’infini des Grandes vacances ?

Une idée, en tout cas, qui pousse Nanasaï, plus ancien fabriquant de mannequins japonais, à proposer d’acquérir tous ceux de Bernard, comme pièce maîtresse d’un futur musée.

Depuis Kyoto, on assure au photographe que ses « enfants de cire » seront mieux traités que des princes. À l’instar d’un authentique trésor.

Rangés depuis dix ans, Bernard doit soudain remettre en état les héros de sa plus tendre aventure. C’est l’occasion, une dernière fois, de les faire poser dans leur plus simple, leur plus désuète expression.

Sans mise en scène, sans feux d’artifice : rien qu’une ultime… photo de famille.

Lorsque ces cent personnages prennent leur envol, une page définitive se tourne, comme de coutume, dans la plus stricte poésie. Car on dit qu’en arrivant à Kyoto, installés dans une ancienne maison de thé au milieu d’un jardin fabuleux, les mannequins ont exprimé une grande colère. On avait négligé leur cérémonie de bienvenue. Un moine est venu, qui les a rassurés sur leur sort, après quoi ils se sont tenus tranquilles.

Et si Bernard, depuis l’origine, avait eu raison en affirmant que les mannequins étaient vivants ?

Il suffit d’un doute pour croire… peut-être.

Comme un contrepied à la dispersion de ses « enfants de cire », la série qui s’apprête à naître se rapproche des corps, pour en faire son sujet principal. Autant que la Cène – une image sans personnage –, avait conduit aux premières Chambres, c’est le Petit Bouddha qui inspire au photographe l’idée d’un dispositif inédit, où l’abstraction de l’or viendrait percuter la fluidité charnelle du sang.

Ce sont les Idoles et Sacrifices.

Après tant d’illusions, d’éclairages et d’édifices, les moyens tout à coup se réduisent. L’idée est d’affronter, dans sa plus pure incarnation, le corps de ceux que le photographe nomme « idoles ». C’est-à-dire : des êtres encore imprégnés d’absolu, au sommet de l’enfance, au sommet d’une perfection – que le temps n’a pas abîmés.

Et pour mieux l’atteindre, l’absolu, l’artiste songe à une flamme immense, apocalyptique. Une flamme qui éblouit autant qu’elle éclaire ; et fait pleurer de joie.

Quant aux paysages rouge sang, ils nous ramènent au passé. Face à l’actualité brûlante des idoles, ils s’imposent comme une saignée dans la nature, première source d’inspiration du photographe.

Ces nouvelles étapes ne sont pas dénuées de conséquences. L’exposition Idoles et Sacrifices conduit Bernard à quitter la fidèle Agathe Gaillard. Sa galerie française est devenue trop petite, et le « monde de l’art contemporain » multiplie les appels du pied. Il faut dire que depuis peu, les collectionneurs s’intéressent à la photo, longtemps considérée comme un art mineur – du moins marginal.

Nous sommes en 1991. Après une présence remarquée de ses œuvres à la Foire Internationale d’Art Contemporain de Paris, Bernard accepte l’offre du galeriste star Yvon Lambert. Le vernissage de sa nouvelle série est un sommet. Au-delà des habitués, mêlés aux idoles en chair et en os, des acheteurs du monde entier se pressent. Au Japon, sur un coup de tête, un couple de collectionneurs achète l’intégralité de l’exposition.

Que Bernard fera-t-il de tout cet argent ? Comme toujours : des cadeaux.

Ou encore une immense fête, à l’occasion du dernier dimanche d’août 1994, qui marque la fin de la colonie de Saint-Martian… Car du côté du Luberon, il est temps pour Francis et Mady d’apprendre à souffler, après avoir pris soin des étés de milliers d’enfants.

Entouré de musiciens, de fleurs exotiques, de fruits étranges, de balançoires, de montgolfières, de camions à pizzas et crèmes glacées, Bernard met en scène la plus joyeuse des cérémonies d’adieux.

Quand la nuit tombe, vient le moment le plus magique.

Au sommet de la colline, accompagné par l’auguste musique d’un orgue, le photographe organise un de ses fameux lâchers d’étoiles.

Témoin d’un miracle similaire, Hervé Guibert avait écrit dans son journal : Bernard a ôté le couvercle d’une lampe de poche et détache un peu de sa douille la minuscule ampoule ronde allumée qu’il ficelle à un seul ballon ivre d’apesanteur. L’étoile file dans le ciel : la nuit dissimule le ballon, le vent fait cingler la lueur. Nous restons éblouis sur un promontoire et nous rions à l’idée d’astronomes affolés par l’apparition d’un nouvel objet céleste. J’ai vu Bernard faire des choses incroyables, mélanger du sucre et des essences pour embraser la nuit de boules de feu, forcer la porte d’une chapelle pour y faire résonner le chant enregistré des baleines, abuser d’artifices chinois, mais je ne l’avais jamais vu inventer une chose si simplement bouleversante.

Mais aussi grandiose qu’elle soit, avec toutes les enfances qu’elle emporte, la conclusion de la colonie conduit peu à peu le photographe à douter de l’image.

Face à la fuite d’un présent enchanté, Bernard n’a d’autre choix que de remplacer l’incandescence par la réflexion – donc par le texte.

Là encore, dix ans plus tôt, une intuition (Mon petit chéri) avait prédit la série à venir.

Par leur étrange dispositif, la série des Écritures fusionne l’œil et la pensée, que l’on croyait exclusifs l’un de l’autre. Le sublime ne peut plus écarter les grandes énigmes, mais les grandes énigmes s’adoucissent au contact du sublime.

Quant au désir, immatériel par essence, il se transmue en objet.

Photographier des mots sauvages n’est pas simple. Après avoir songé au feu, aux rubans électriques, aux ampoules, on souffle à Bernard l’idée du film réfléchissant. Eurêka ! Ses mantras découpés dans le bois, il suffit alors d’un puissant flash pour les transformer en déchirures de vérité tracées dans l’atmosphère ; presque volées à l’image.

Avec la sacralisation du texte, le principe même de la photographie se trouvait contesté. Les Écritures constituaient déjà la première marche d’une conclusion.

La deuxième et dernière marche a un goût de révolte : après les corps, l’artiste fait disparaître les décors – et nomme sa série : La fin de l’Image.

Outre le texte, qui dit l’indicible, ne demeure que la chair en sa plus étroite existence, au-delà des formes, des noms propres et des noms communs. Rien qu’une couleur infiniment variée, infiniment subtile – toile écrue des rêves passés et futurs, milieu naturel du « sens de la Vie ».

Pour la première fois, le créateur abandonne le format carré, constitutif de son regard, au profit du rectangle renversé de la page « écrite ». Comme si ce n’était déjà plus de la photographie – presque plus sa photographie.

Née en plan large, dans l’illusion de la cire et du bois peint, achevée en gros plan, dans lexactitude de la peau, la boucle photographique semble bouclée. En l’inversant, on est revenu au point de départ.

 

 

 

Et la conclusion annoncée s’engage. À même pas cinquante ans, Bernard sait qu’il a tout dit, et remise son appareil. Combien de créateurs ont ce courage – cette lucidité ?

Songeant au chemin qu’il vient de parcourir, l’artiste confie à son journal : Si j’y réfléchis, je crois que j’ai peint pour exorciser les tourments du désir, j’ai photographié et mis en scène pour l’exhiber, jubiler de la beauté de ses figures, mais j’ai toujours écrit, aussi loin que je remonte, pour dire la vérité, la stricte vérité de chaque époque sur ce désir.

Seulement quand un photographe arrête de photographier, que lui reste-t-il à faire ?

Outre la diffusion de l’œuvre, il y a plusieurs réponses.

La première étant de transmettre les enchantements : celui de l’œil dans l’objectif, du moment dérobé à la fuite des jours, de la plus belle route du monde, du Plus beau jour de la jeunesse. D’Essaouira à Angkor, en passant par Damas, La Havane, Berlin, Taïwan ou Rio, Bernard partage son inspiration avec des jeunes des quatre coins de la planète. Secondé par l’écrivain-photographe Antonin Potoski, ami intime et double filial, il leur enseigne la sélection, l’observation, mais surtout l’amour de tout ce qui est aimable, c’est-à-dire invisible.

Il y a ensuite le retour. Sur soi – et sur ses terres. En Provence, la vente de sa masure d’adolescence pousse Bernard à l’exorcisme. Féru d’allègement, voire de disparition, l’artiste invente « la liquidation du Cabanon ».

À l’occasion de sa grande rétrospective au sein de la Maison Européenne de la Photographie – partenaire indispensable de l’artiste depuis sa création par Jean-Luc Monterosso en 1996 –, suivant un rituel laïque mais d’inspiration sacrée, Bernard disperse sans regret tous les objets de sa jeunesse, jusqu’aux accessoires de ses premières mises en scène. Du lit en cuir où il est né aux jouets des mannequins, tout est offert.

Des visiteurs avertis comme d’improbables chanceux se relaient en présence du maître, qui aide chacun à emporter un petit morceau de son passé. Après deux jours, il ne reste plus rien, excepté la mémoire – et quelques amis de toujours, tel Jean-Claude Larrieu, caméra à la main ; qui a immortalisé l’émouvant cérémonial.

Au même moment à la célèbre agence de photographie VU’, fondée par un autre complice de la première heure, l’historien et critique d’art Christian Caujolle, sont présentées les images du Temps d’Après.

Rien d’antinomique cependant avec La fin de l’Image.

Curieusement datés de « l’été 2550 », ces clichés réalisés à l’appareil jetable ou numérique constituent aux yeux de l’artiste les derniers fragments d’un moyen d’expression mort et enterré. La preuve qu’au-delà du pixel, l’image neuve ne serait plus possible.

Comme un contrechamp des visages et des corps, Bernard contemple pour la première fois ce qu’ont bâti les hommes – en retirant les hommes.

 

 

 

Surtout, l’Été 2550 constitue un projet de livre, où les mots répondent aux images sur chaque page opposés – l’un et l’autre enfin détachés.

D’une certaine manière, l’ultime étape esthétique vient de voir le jour, une fois encore à la faveur d’une prémonition : celle des villes dépouillées de « vivants ».

Car c’est en 2010 que Bernard découvre ce qu’il nomme son « dernier moyen d’expression ».

Trente ans après l’épiphanie des mises en scène, vingt après celle des Écritures, ou de la fin de l’Image, que restait-il à ajouter ?

Peut-être tout simplement : raconter.

Raconter ce qu’a été la vie, de l’enfance rêvée à la mort des deux frères, puis des parents, raconter la profusion d’un monde jusqu’à son évanouissement, raconter, au-delà des fragments de verbes, toutes les pages que les photos ne peuvent contenir : le hors-champ de l’existence.

Voici comment naît le dernier et le plus ambitieux projet de l’artiste : « Mes routes ». Le dispositif est simple : rien qu’un appareil posé sur le tableau de bord d’une voiture.

Et puis la radio qui remplace le bruit du temps.      
Et puis les plus belles routes du monde.         
Et puis comme un rétroviseur, la voix de Bernard qui se souvient.

Ensuite, il suffit de monter à bord – et d’écouter.

Sur ces routes, peu ou pas de personnes. Comme une image du monde après le mouvement, après la vie. Comme si le récit avait absorbé pour de bon le cœur des images. Comme si ce point vers lequel on roule infatigablement, et qui s’éloigne sans cesse, était notre destination à tous.

Si ces paysages mobiles ont commencé par accompagner des voyages de Bernard, du Luberon au Maroc, ils en constituent désormais la finalité : du Pérou au Vietnam, du Myanmar au Laos, de Cuba à l’Argentine, en passant par la Bolivie, il s’agit chaque fois de fouler l’axe suprême, à mi-chemin entre le temps et le ciel.

Ou pourquoi pas… entre la France et la Chine.

Car c’est sur une route inattendue que Bernard, au fil de son parcours, a tissé des liens profonds avec le pays le plus vaste, le plus multiple et le plus fascinant d’Asie.

Tout avait commencé par Zeng Fanzhi, figure majeure de la peinture contemporaine, tombé amoureux du travail du photographe grâce à une simple image – Les papiers qui volent –, jugée sur le champ extraordinaire – ou plutôt : fraternelle.

Depuis Pékin, à l’occasion d’une grande exposition, Myriam, la commissaire de Bernard en Asie, écrivait à l’artiste : Quel beau clin d’œil de l’histoire que ton œuvre soit ainsi mise à l’honneur dans cette Chine du XXIème siècle, encore blessée par la longue période de refoulement de la sphère intime et de l’expression personnelle. Tes « fictions vraies » font pour moi écho à la célèbre allégorie du philosophe taoïste Zhuangzi : Un jour, le philosophe s’endormit dans un jardin fleuri et fit un rêve. Il rêva qu’il était un très beau papillon. Le papillon vola jusqu’à l’épuisement puis il s’endormit à son tour. Le papillon fit un rêve aussi. Il rêva qu’il était Zhuangzi. À cet instant, Zhuangzi se réveilla, il ne savait point s’il était maintenant le véritable Zhuangzi ou bien le Zhuangzi du rêve du papillon.

Quelques années plus tard, par un autre détour, le créateur de la Maison Européenne de la Photographie présentera Bernard à Zhong Weixing – glorieux hommes d’affaires, photographe lui-même et immense collectionneur, désireux de mettre à l’honneur les grands faiseurs d’image dans le monde, et dans sa ville de Chengdu.

Entre le mécène et l’artiste, l’échange est instantané. Avec celle de Sebastião Salgado et de quelques autres, Monsieur Zhong décide de révéler à ses compatriotes l’œuvre de celui qu’il considère comme un miracle. Dès leur première rencontre, il demande au photographe la date de son anniversaire. Lorsque Bernard la lui donne, Zhong réplique : « Le 12 septembre, je vous invite chez moi, pour venir filmer les routes du Tibet. »

À compter de ce jour, au-delà des kilomètres et des voyages magiques, une route commune s’est tracée entre le cœur, l’esprit et les yeux des deux hommes. Une route bordée d’images, et d’une profonde considération réciproque.

Avant d’engager un général Napoléon demandait : « Est-ce qu’il a de la chance ? », convaincu qu’une bonne fortune faisait partie des compétences d’un militaire. Dans le domaine des arts, la chance est aussi un talent. Grâce à sa profonde singularité, Bernard aura toute sa vie croisé la route d’hommes et de femmes bouleversés par sa personnalité autant que ses créations, convaincus de leur importance, de leur nécessité.

Mais au-delà du succès, des expositions et des livres, il faut dire que l’Asie a toujours entretenu une relation particulière avec Bernard Faucon. Notamment en Chine, où les poètes sont encore célébrés comme des rock-stars.

Au Japon, son œuvre avait inspiré une série télévisée populaire, sorte de transformation modernisée – et un peu angoissante – des  Grandes vacances : The Fucon Family. Et en Corée du Sud, pays de l’ultra-technologie, ces mêmes images ont aussi fasciné. À tel point que les plus célèbres groupes de K-Pop s’en inspirent aujourd’hui pour leurs clips.

Quant à la Chine, c’est à Chengdu qu’est inaugurée en 2019, et pour la première fois de l’histoire, une plongée « grandeur nature » dans l’univers de l’artiste, accompagnée d’une rétrospective intégrale de son travail, dont une partie d’inédits. L’univers grandeur nature de l’artiste en Provence sera reconstitué, avec ses objets authentiques et fondateurs. Mais à la différence du cabanon de la Maison Européenne de la Photographie, ces trésors ne seront pas dispersés. M. Zhong l’a promis à Bernard : « Moi, je les garderai pour toujours. »

 

 

 

Et ensuite ?

On dit que les les artistes créent pour ne jamais disparaître.

En ce qui concerne Bernard Faucon, la question n’est pas de savoir si, mais comment ses photographies s’éterniseront. Car peu d’hommes et de femmes, depuis le début de l’humanité, ont conçu des images aussi impossibles à oublier. Une fois vue, chacune se grave au cœur du cœur de l’âme.

Dans son journal, Hervé Guibert avait sans doute dépeint mieux que personne l’identité de l’artiste : Faire ses tartes, tirer l’eau du puits pour se laver, déchirer un drap en guise de papier hygiénique, maçonner : je sens Bernard dans une préhistoire, une épure, une économie, une origine davantage qu’une renaissance. Son travail aussi est dans la préhistoire, il n’appartient pas à l’histoire de la photographie, il n’en est même pas un outsider ou un novateur, il est plutôt dans l’essence divine de ses paramètres originels, lumière et nuit, couleurs, transparences, infinis, messages amoureux.

Quant au créateur lui-même, en dépit des affres de la création, et de cette tragédie voluptueuse que constitue l’existence, gageons qu’il n’est pas inquiet pour son œuvre. Quelque chose en lui, dès le départ, se savait connecté à un temps plus vaste que les frontières de son propre passage sur Terre.

 

C’est peut-être ce qu’on nomme le génie. Ou tout simplement : la sincérité.

Et dans quelques siècles, millénaires ou années, un petit garçon ou une petite fille envoûtée par une Chambre d’amour fera jaillir sans peine, sur sa cornée numérique ou tel écran mental, les derniers mots confiants, immuables de l’artiste : J’ai toujours su que mes images renaîtraient sous d’autres cieux, en d’autres temps, que cette bouffée de jouvence que produisaient mes diapositives 6 x 6 quand je les étalais sur les tables lumineuses des art directors new-yorkais en 1978, était toujours active, que le sortilège continuerait d’opérer.

 

Arthur Dreyfus