Bernard Faucon

JEAN FAUCON

Les trois frères.

J’étais l’aîné,

Jean le cadet,

Pierre le benjamin.

 

J’avais presque six ans quand Jean est né. Je n’en ai pas pris ombrage, il était si différent, et moi si convaincu d’occuper la meilleure place. Jean a manifesté très tôt une nature indépendante. Son premier mot en guise de « Oui » a été « Ya ». Il savait à peine marcher qu’il avançait dans la salle à manger avec un air décidé, pointant l’index d’une manière suggestive, en disant : « tuer qu’un-qu’un ». Son premier ami a été le vigneron que je n’aimais pas, Conrad, qui lui apprenait à monter à cheval et l’emmenait dans les foires aux vins. On disait, trouvant cela très drôle, qu’il n’était pas beau, comme si c’était un compliment et que ça ajoutait à son caractère.

L’enfance de Jean, en un sens toute sa vie, fut pour moi une terre inconnue. Il dissonait. On avait pris l’habitude de dire qu’il tenait de l’autre versant de la famille, on sous-entendait la famille paternelle, mais en réalité il tenait plutôt de la branche maternelle occultée : le clan d’Odette, des forains, des auto-tamponneuses ! Génie de Jean pour échapper au programme trop romantique de ma mère. Fêtard, meneur de bande, on le croyait plus égoïste et plus sûr de lui, bien entendu, qu’il ne l’était.

 

 

 

Après avoir quitté le lycée à 16 ans, il aurait volontiers passé sa vie à faire la fête. C’était, bon gré, mal gré, qu’il avait mis un pied dans les faïences et commencé à apprendre le métier aux côtés de notre grand-père à Rabat. Mais il était plus à son aise sur les plateaux des radios locales qu’à son tour de potier.

À la mort de notre grand-père, il a repris sans enthousiasme la succession. Après bien des résistances, des rages, des envies de tout plaquer, « d’émigrer aux Antilles », il a fini par accepter l’aubaine : une spécialité unique, sans concurrence, un atelier clefs en mains avec des clients qui piétinaient devant la porte. Quelques articles dans la presse locale et dans les revues de décoration où l’on vantait le nouveau look du repreneur de flambeau, à défaut des Hit Parades, l’ont rassuré sur son sort.

 

Plus compliquées à gérer que l’atelier furent les angoisses de notre mère et de notre grand-mère sur la fidélité à la mémoire du grand-père. Pouvait-on partager les secrets de fabrication avec le premier venu, un employé, un copain ? Jean s’en tirait très bien avec Odette, avec des coups de voix, des protestations de repentir, des complicités canailles. Odette avait débuté à 17 ans dans l’entreprise Bernard, elle était la petite ouvrière qui avait épousé le fils du patron, Jean savait titiller ces zones sensibles.

C’était plus délicat avec ma mère, garante au-delà des alliances improbables de la dynastie sacrée des Bernard.

Jean fut le seul à avoir attenté à l’ordre sacro-saint, à avoir craché un jour à ma mère : « T’es une femme ».

Jean en connut un bout sur les femmes. Baptisé « quéquette d’or », il fut pendant 15 ans au moins le tombeur incontesté du pays d’Apt.

Au début, le chemin de son cabanon passait devant la maison familiale, il appelait ça « la douane », et quand il y en avaient trop qui se succédaient ou de pas présentables, il leur faisait emprunter un sentier de traverse qui longeait mon cabanon et les récupérait en voiture un peu plus bas, il disait : « Je viens pour un transfert ».

 

 

 

Les nuits d’été, il faisait résonner la colline avec ses gigantesques sonos, ses karaokés et ses grivoiseries de chansonnier.

Quéquette d’or et artiste

Vu ma carte de visite

Pas dur de les emballer

Elles veulent toutes essayer.

De St Trop, Lausanne, Paris

De Bruxelles ou de Barcelone

Par St Sat, Apt, Cavaillon

Tout se termine au cabanon.

Valéry, Corinne, Delphine

Agnès, Sarah, Mélusine

Gaëtane, Julie, Christine

C’est quoi le nom de ta voisine ?

La mère sait pas que la fille

La fille sait pas que la mère

Pendant que le père militaire

Se les caille au plateau d’Albion.

Quand je suis vraiment déconfit

C’est Luciano qui s’inscrit

Le matin pas d’état d’âme

Je les lâche après la douane.

Quéquette d’or et artiste

Vu ma carte de visite…

 

Quand au mois de novembre 2001, dans un Publinet tunisien où je faisais ma connexion quotidienne, j’ai découvert ce message de Jean-Claude, le monde a vacillé : « Impossible à dire, cher Bernard, je viens de parler avec Mady qui nous appelait de l’hôpital de Marseille, c’est terrible, mais Jean est mort cette nuit d’une hémorragie du foie. »

Je suis resté un long moment devant mon ordinateur, hébété. C’était Jean, ce n’était pas Pierre, malade depuis plusieurs années, et dont la mort nous hantait, ce n’était pas un acte prévisible de notre histoire, c’était l’inconnu, la dernière hypothèse qu’on ait envisagé. Un grand coup de pied foutait en l’air l’échiquier familial.

Je n’étais pas extrêmement triste, si ç’avait été Pierre, il y aurait eu des remords, de la culpabilité, Jean c’était autre chose, en un sens c’était beaucoup plus violent, toutes nos certitudes s’effondraient. La dernière farce de Jean était sidérante.

Jean nous avait donné l’habitude de toujours s’en sortir, il malmenait son corps depuis qu’il était enfant, il avait régulièrement des démêlés extravagants avec lui : accidents de chevaux, de motos, de tondeuses à gazon, d’alcôves même ! Tout ce que mon hypochondrie à moi me faisait fantasmer, lui semblait l’actualiser dans son corps et l’évacuer sans histoire. Il avait eu pourtant, deux ans plus tôt, une alerte, et nous avions découvert sa fragilité, mais après une semaine d’hôpital il s’était remis et on avait oublié. Il avait changé son mode de vie, adopté un régime sans alcool, moins de copains, moins de filles, moins de fêtes et de soirées.

Son cabanon était devenu un petit palais hédoniste, avec sa magnifique piscine, son salon marocain, sa chambre dite Sofitel, sa discothèque équipée de matériel professionnel, sans compter les ânes, la caravane, tous les gadgets possibles pour la maison, la voiture et le jardin, des aspirateurs de feuilles mortes aux caméras de surveillance et aux gyrophares.

Alors que son business de faïence marchait tout seul et rapportait gros, qu’il recevait les princes et les princesses, les ministres de droite et de gauche, les grandes fortunes américaines et les PDG parisiens en résidence dans le Luberon, Jean avait toujours gardé la marotte de faire autre chose. Des projets peu réalistes se succédaient, la plupart s’arrêtaient à l’impression des cartes de visites, d’autres duraient une saison ou deux, comme le Karaoké qu’il fut le premier à introduire dans la vallée d’Apt, ou FERSUD, son dernier projet, poussé jusqu’à la réalisation de prototypes de grilles de fenêtres, aux catalogues et à un début de publicité.

Avec la découverte du numérique et de Photoshop, Jean s’était trouvé un dernier amusement, indécent à première vue, mais rétrospectivement touchant : il faisait jouer notre nonagénaire grand-mère Odette dans des scénarios cocasses auxquels elle se prêtait avec malice. Jean était son maître, son allier secret contre la rigidité de sa fille, notre mère, à laquelle Odette m’associait moi aussi. Jean maquettait ensuite ces photos en grands reportages, couvertures de magazines. Odette chantait, marquait des buts sur un terrain de foot, braquait son flingue déguisée en terroriste dans le 4×4…

 

 

 

Ma mère haussait les épaules, refusait de voir, comme si c’était un outrage que Jean lui infligeait à elle. Sa mère était capable de ça sous-entendait Jean, Mady n’avait qu’à faire un peu moins la maline !

La tête de Jean mort était incroyable, je ne pouvais pas m’en détacher : tel qu’en lui même enfin dans sa dernière blague.

Le visage du frère mort convoque tous les âges de la vie, c’est toutes les parties de plaisir et leur finitude qu’on pleure. C’est comme un dernier miroir, un dernier abîme qui attire à lui tout le réel et fige les millions d’images de la jeunesse et de l’enfance.

Toute la vallée d’Apt en a été secouée. Les nombreuses femmes de Jean pleuraient sur le parvis de la chapelle, cette chapelle de St Martian où le mariage de Pierre avait été célébré quelques années plus tôt, par le même curé sympathisant des Faucon. Deux fois de suite à la chapelle et ensuite au cimetière, le curé a fait ce lapsus d’appeler le mort « Bernard ».

Quand, alignés tous les cinq, mes parents, mon frère Pierre, Nathalie la dernière femme de Jean et moi, nous avons reçu les condoléances, tous bien fatigués, bien vieillis, exceptée la jeune Nathalie, en cette sublime journée d’automne, j’ai senti que c’était la première fois que notre famille donnait le spectacle de son affliction et que les aptésiens ne devaient pas y être insensibles et apprécier que ceux de St Martian descendent pour une fois de leurs hauteurs.

Au crépuscule, en remontant du cimetière, mon père a eu l’idée d’allumer trois énormes tas de branchages sur ce promontoire entre la maison familiale et les cabanons des trois frères où j’avais autrefois photographié « Les lumières de la ville ». Les feux sont partis avec une violence exceptionnelle, des flammes de 7 à 8 mètres de hauteur et des projections de brindilles incandescentes jusqu’au ciel. C’était d’une beauté et d’une justesse insoutenables, tellement à l’image du destin grandiose et tragique de cette famille !

Pendant deux jours de larmes, d’ivresse douloureuse, de réveils dans la nuit avec l’impression d’un grand trou dans la colline où Jean faisait résonner ses karaokés, j’ai compris pourquoi les sociétés humaines s’accrochent tant aux cadavres des morts. Pourquoi je voudrais tellement périr dans une explosion, disparaître dans une grande fournaise. Ce rite si bien rodé des funérailles, en apparence très humain, est aussi la dernière sanction infligée à l’individu qui désire. Rappeler la vie d’un grand jouisseur au pied de son cercueil, comme on avait imaginé le faire en faisant jouer une chanson de Jean – on a essayé, et très vite on a baissé le son – est voué à l’échec, c’est tuer une dernière fois par le ridicule de l’inconvenance la leçon qu’elle contient.