Bernard Faucon

PIERRE FAUCON

Pierre est né le troisième et le dernier, six ans après Jean, douze ans après moi. Mon père souhaitait ardemment une fille mais ma mère avait fait son choix depuis longtemps, le bon comme d’habitude. On a tout de suite oublié qu’il n’était pas une fille, il était joli comme tout, et blond, une blondeur qui venait on ne sait d’où ?

On l’a énormément choyé, pas un de nous, mon père le premier, ne pouvait s’absenter de la maison sans rapporter « le cadeau pour Pierre ». Pierre n’en abusait pas, il accueillait ces gâteries avec une satisfaction égale, sans excès, sans caprices, sans vanité.

Il était intelligent, adroit, capable parfois d’application, il écoutait avec un abandon profond qui donnait l’impression d’une disposition spirituelle. À 10 ou 11 ans, je lui parlais des mystères de la théologie et de la philosophie de l’Être en rêvant du jour où il prendrait part avec toute sa grâce à nos débats thomistes !

 

 

 

Sa première scolarité n’a pas été trop mauvaise, mais il apparaissait clairement que les recettes qui avaient marché ou, au contraire, n’avaient pas marché avec les deux autres frères, ne lui étaient pas applicables à lui. Il fallait innover, on l’a fait : des professeurs particuliers, une école privée, de la musique, du sport. Par souci d’éviter « ce qui s’était passé avec moi », on l’a tenu à l’écart de l’influence de notre grand-mère Tatié, qui traduisait cela en disant qu’elle n’avait pas « le même intérêt pour ce petit-fils là que pour les deux autres ».

A 13 ans, il était un comble de séduction. Il n’était pas seulement beau, il avait une qualité d’altérité, d’absence qui faisait fondre. Un léger pli, une légère crispation de la lèvre supérieure lui donnait une sorte de moue sensuelle et de vocation au baiser. La petite Annie était folle de lui, elle l’avait baptisé Ganymède, lui dédiait ses poèmes, ses dessins et ses spectacles de marionnettes. Quand la jolie nymphette Isa est arrivée, je montais la garde autour du Cabanon pour défendre leurs ébats sacrés.

Les années passant, on a commencé à douter de son aptitude à mettre en pratique tous les talents qu’on lui avait prêtés. Mais contrairement à l’angoisse et à l’urgence qu’avaient fait naître mes problèmes à moi d’adolescent, les siens rencontraient une possibilité d’ajournement, une tolérance. Imbu de mon affranchissement tout neuf, j’encourageais moi aussi cet optimisme.

 

 

 

À 16 ans, tous mes amis en pinçaient pour lui, il était un symbole majeur dans cet aréopage de jeunesse et de beauté qui a entouré mes premières photos. Il était généreux comme les êtres qui ne manquent de rien, qui donnent tout et prennent tout, indifféremment.

Son ami David avait la peau mate, les yeux bruns foncés, quelque chose de racé et de tranchant. Il était le plus jeune d’une famille de trois garçons comme la nôtre, dont le destin est exemplaire de cette génération perdue dont les parents avaient rêvé un bonheur moderne dans les grandes années du Luberon.

Qui fut l’initiateur ? Ça durait depuis un moment, et on aurait dû s’en douter : le sommeil fantaisiste, les actes inconséquents, l’évanouissement de l’argent. Un soir d’hiver, Pierre n’en finissait pas de prendre de soi-disant bains de pieds alors que nous l’attendions pour partir au cinéma. En collant l’oeil contre la porte de la salle de bains, dans un entrebâillement du rideau, j’ai surpris la funeste scène : le bras garrotté, la cuillère, la seringue.

Commença l’implacable parcours : les dénis, les élans de franchise, « c’était la dernière fois, cette fois c’est la dernière, il n’y a plus de problème, etc. » Un petit accrochage avec la police a mis la puce à l’oreille de nos parents. On a multiplié les tentatives d’ancrage : le cinéma, la faïence, les ventes de maisons ou d’assurances, pour finir toujours par des emplois subsidiaires dans le cadre de la maison d’enfants de ma mère. Un statu quo fragile, des remèdes d’avance vains, mais toujours l’espoir, qu’il savait parfaitement entretenir, qu’il allait bientôt trouver, bientôt réussir quelque chose.

 

 

 

L’été 1987, la première ou la deuxième semaine de juillet, il est venu m’attendre à la gare d’Avignon. Sa vie conservait toujours cette même imprécision entre le jeu et le travail, l’impossibilité de distinguer la quête d’un métier de celle d’un nouveau divertissement. Une seule chose semblait certaine, qu’il avait arrêté depuis un bon moment.

« David a fait le test, m’a-t-il dit dans la voiture, alors je l’ai fait moi aussi, on est positifs tous les deux ». Mon premier réflexe a été un refus d’entendre. A cette époque précisément, à Paris, nous avions refoulé la première panique et nous étions convaincus d’être tous dans le même bateau, qu’il était inutile d’aller se le faire confirmer pour s’angoisser davantage, car l’énormité du problème était telle que la solution ne tarderait pas à venir.

Passé le choc, il m’a semblé important d’en parler, sans tabou, de ne cacher la vérité à personne, sauf à nos parents que nous imaginions naïvement plus fragiles que nous. Nous avions, les trois frères, si peu de recul avec l’ordre maternel que nous étions persuadés que cette nouvelle aurait tué notre mère.

Quand Jean-Claude est arrivé à Apt quelques jours après moi, j’ai annoncé la chose, en présence de mon frère, sur un ton détaché comme si je racontais sa dernière bêtise : il avait fait le test, c’était pas malin, enfin tant pis, nous le savions déjà que nous étions tous contaminés, c’était pas la peine d’aller se le faire confirmer !

C’est ici, porté par un de nos amis, qu’est entré en jeu l’espoir miracle qui allait nous donner à tous les années de sursis et d’insouciance que nous désirions si fort. Le Professeur Jonas Salk qui avait découvert le vaccin contre la polio dans les années 60, dirigeait à Los Angeles une unité de recherche sur le Sida. Il croyait à une piste classique, à partir de souches du virus désactivées, et expérimentait dans ce sens. Des protocoles de vaccinations étaient en cours, en partie secrets à cause des enjeux pharmaceutiques qui pouvaient tout compromettre. Notre ami était catégorique, c’était la bonne piste, on était à deux doigts de réussir, c’était notre chance à nous, nous serions les premiers à en bénéficier. Plus nous étions anxieux, plus nous nous accrochions à cet ami. Car c’était une course contre la montre, les fameux T4 diminuaient et les protocoles de Salk fixaient des seuils en dessous desquels on était exclu.

Les mois passants, de ralentissements en complications inattendus, mon frère et d’autres proches étaient en train de basculer dans le camp des proscrits. Ce fut tout un combat pour l’envoyer, malgré tout, à Los Angeles recevoir les injections qu’il n’était plus question de recevoir dans le cadre d’un protocole parisien (qui pour finir n’a jamais été mis en place).

Mon frère est allé à quatre reprises à Los Angeles. La famille ne savait toujours pas. Et puis la famille a su, en tombant sur des feuilles de Sécu que mon frère, peut-être pas par hasard, avait laissé traîner. Cette révélation n’a pas produit l’effet dévastateur que nous redoutions, passé le premier instant de stupéfaction, ce fut un soulagement au contraire : la vie, les comportements incompréhensibles de Pierre trouvaient enfin une explication, chacun allait avoir un rôle à jouer.

Pierre a toujours rêvé de voler, comme Jean, comme moi. A tour de rôle nous avons fait les même rêves en dormant, de planeurs qui atterrissent dans le champ de lavande et dont on s’amuse à soulever le bout de la queue, de sauts dans le paysage sur des  trampolines imaginaires, d’avions de ligne se crashant sur les trois rochers qui surplombent St Martian. Inévitablement, il est devenu un fanatique et un crack du parapente.

C’est passé d’abord pour un jeu, un plaisir nouveau, puis se sont ajoutées les performances : décoller du Mont Blanc, survoler le territoire de Saint Martian et atterrir devant la porte du cabanon (le fantasme par excellence des trois frères), ce qui n’est pas sans difficultés en l’absence de surplombs suffisants, tenir en l’air plus de quatre ou cinq heures, après une nuit entière de marche prendre son envol au petit matin depuis le plus haut volcan du Mexique. Enfin, le vol à tout prix, en toutes circonstances, l’idée fixe, l’ivresse compulsive.

 

 

 

L’été 1992, il a réussi, en le portant carrément sur son dos, a réaliser le rêve d’un ami handicapé. Après ce vol, il est reparti seul, négligeant la météo qui s’était gâtée entre temps. Son aile s’est repliée, il a chuté de 15 mètres. Le bassin immobilisé pendant un mois, son unique souci était de pouvoir voler encore. Un jour, en douce, avec ses béquilles, il s’est échappé de l’hôpital pour voler quelques instants, juste pour s’assurer que c’était possible.

Il a fallut du temps pour comprendre que le Sida était en train de changer de nature, qu’il devenait une maladie chronique et que la vie gardait ses chances. Pierre a fait partie de ce petit contingent qui l’a échappé belle, à quelques mois près, qui a tenu jusqu’aux antiviraux de la deuxième ou troisième génération moins ravageurs que le virus lui même. Son ami David contaminé probablement en même temps que lui n’a pas survécu.

Si Pierre avait su, si nous avions su, il aurait mieux vécu les dix premières années où la maladie n’était pas visible, où les épisodes de fatigue pouvaient s’intégrer à une vie normale. Chacun de ses voyages n’aurait pas porté l’ombre du dernier, la moindre affection l’ombre de « la maladie opportuniste » qui allait l’emporter, et chaque intolérance à un médicament le signe de l’impasse thérapeutique.

Pendant son enfance et son adolescence, quand il était beau comme un dieu, on avait tout accepté de Pierre, fermé les yeux sur ses inconséquences et sur ses caprices. Cela a continué avec Pierre malade, comme si cette cruelle réalité le mettait à l’abri de la loi commune. C’est un peu comme ça que nous avons vécu son mariage, une lubie et une chance qu’on s’est empressé d’accueillir.

Pierre voyageait souvent en Amérique du Sud, le sort est tombé sur Maria des Anges, une jolie vénézuélienne, joyeuse comme une cubaine en route pour la plage. Nous l’avons adoptée sans peine, c’était une bouffée d’air et de santé dans le monde célibataire et stérile de Saint Martian.

Le 25 octobre 1997 nous nous sommes retrouvés à la Mairie d’Apt, puis à la Chapelle de St Martian, sans grande conviction. Même pour les aptésiens, ce mariage et cette apparition tardive d’une deuxième Madame Faucon n’étaient pas convaincants. L’officier d’État Civil, un ami de collège de Jean, avait préparé un speech amical avec des allusions grivoises et tendres au passé de Pierre et de Jean.

La nostalgie des réjouissances qui ont suivi n’était pas seulement due à la lumière automnale et à la santé de Pierre, mais à la difficulté qui était la sienne d’entraîner les autres à sa suite, comme nous y parvenions si facilement, ma mère, Jean et moi. Dans cette fête en son honneur, Pierre avait l’air d’un être assisté, lunaire.

Une couronne de mariage en feu, entre autres surprises, s’est envolée dans le ciel tractée par un énorme ballon sonde.

À la mort de Jean, en 2001, l’atelier de faïences s’est trouvé sans direction. Pierre ne manifestait aucune envie de reprendre le flambeau des générations. Mais après quelques semaines il s’est peu à peu intéressé à l’atelier, et puis de plus en plus. Nous étions lui et moi héritiers d’un quart chacun des biens de Jean. J’imagine que c’est en réalisant le caractère légal, incontournable de cette transmission – le premier acte qui échappait au régime d’exception de notre famille – qu’il a senti la réalité du pouvoir et de la responsabilité qui lui incombaient. Quand nos parents nous ont abandonné leurs parts, nous sommes devenus propriétaires à égalité, et Pierre gérant directeur.

Les garçons qui travaillaient avec Jean n’ont pas vu d’un bon œil l’arrivée de Pierre, le petit frère dont ils ne connaissaient que les inconséquences, ils se seraient bien passés de lui.

L’investissement de Pierre a rapidement pris des proportions extravagantes. Ses tentatives de réappropriation étaient maladroites, il réorganisait l’espace, bouleversait les routines, sans consulter personne, tout en se persuadant qu’il oeuvrait dans l’intérêt général. Malgré sa fatigue, son extrême fragilité, la chimie invraisemblable qu’il absorbait (souvent des perfusions le soir pendant deux heures), il n’arrêtait pas, plus d’horaires, plus de dimanche, et tout dans le désordre, selon sa nature impulsive. Bien qu’il ait travaillé à plusieurs reprises avec Jean, il avait de grandes lacunes, il les a comblées, il a réussi un exploit.

Cela paraissait être la chance de sa vie, il fallait l’encourager, il fallait le suivre.

Mais diriger ne s’improvise pas, il était un solitaire, il ne s’était jamais dirigé que lui même. Ses actes autoritaires autant que ses générosités avaient ce caractère, tantôt arbitraire, tantôt légaliste et scrupuleux de ceux qui n’ont jamais eu de rapport clair à l’autorité. L’atelier s’est transformé en bourbier de suspicions. Pierre était mortifié de voir qu’il ne réussissait pas à se faire aimer. Les autres ne savaient pas où on les emmenait, les rares informations qu’on leur donnait étaient tronquées et contradictoires, ils ont commencé à piller l’atelier et ses secrets de fabrication, à saboter la production.

Des offres de rachat, de participation, d’investissement, sont arrivées de tous les horizons, et des plus prestigieux, Baccarat, Hermès, entre autres. Ces faïences d’Apt minuscules, avec leur rayonnement international, était le genre de niche dont rêvent tous les entrepreneurs. Le potentiel, pensait-on, était considérable, il fallait asseoir, beautifuliser. Pendant des mois des expressions barbares nous ont contaminé la tête : business plan, audit, structures, valorisations, brevets !

Mais très vite les malentendus ont commencé. Il n’y avait pas que l’extrême vulnérabilité de mon frère, il y avait la résistance ancestrale des huit générations qui s’étaient succédées. Ni mon frère, ni ma mère, n’étaient capables de dire ce qu’ils voulaient, le vent n’arrêtait pas de tourner et leurs décisions ne relevaient d’aucune objectivité, n’avaient rien à voir avec la réalité de l’atelier.

Pour finir, on a découragé tous les associés potentiels, quand on ne les a pas fait fuir.

Alors que tout semblait fini, que les ouvriers de Jean était partis démarrer un atelier concurrent, est arrivée la dernière chance, la proposition des Louboutin.

Christian, qui commençait à diversifier ses activités, avait reconnu dans la clientèle des faïences, un exact petit sous-ensemble de la sienne. Son talent de prescripteur était tel que potentiellement toute sa clientèle pourrait devenir la nôtre. Il suffisait qu’il laisse traîner une terre marbrée sur son bureau ou dans un coin de sa felouque pour susciter aussitôt l’intérêt.

Christian et Bruno, son grand manitou, connaissaient tout de l’état de mon frère, de la débandade de l’atelier et de l’imminence d’une concurrence, ça ne leur faisait pas peur. Bruno s’occuperait d’embaucher et de sécuriser la production, Christian trouverait des commandes de prestige pour attirer les medias et conseillerait mon frère sur de nouvelles lignes. À terme, mon frère n’aurait plus qu’à incarner le nom, la dynastie, être le garant de l’authenticité. Leurs prévisions de développement étaient sensibles et réalistes, aux antipodes de tout ce qu’on avait entendu jusque là. C’était la première proposition humaine et viable. Pierre et Mady l’ont bien accueillie et nous avons rapidement signé une vente de 51% de l’affaire, pour un montant très modeste, mais avec l’engagement de leur part de se retirer sans dédommagement si le chiffre d’affaire n’était pas doublé dans les trois ans. C’était très honnête.

Sous l’impulsion de Christian, de nouveaux mélanges, de nouveaux décors ont vu le jour. Mais il y avait beaucoup de ratés, de casse, de temps perdu, il manquait une technicité et une direction.

Si Pierre n’avait pas été aussi mal, on aurait pu l’infléchir, mais il a continué sur sa lancée, constituant une équipe de gens peu compétents qu’il imaginait dociles, qui en réalité plombaient tout. Et ma mère soucieuse de protéger Pierre autant que de préserver la tradition en rajoutait bien souvent.

Alors que les premiers articles et commandes d’importance arrivaient, la situation s’est bloquée. Les Louboutin ont compris que ça ne marcherait jamais, ils se sont retirés comme ils l’avaient dit, sans rien demander.

Tragique conclusion dans un bistrot parisien. Annulation des contrats qui nous liaient. Mon frère exsangue, qui avait fait l’aller-retour dans la journée, a tenu à faire un chèque personnel qu’on ne lui demandait pas, pour rembourser la moitié de la part qu’il avait encaissée. Les Louboutin sont restés muets devant cette détermination désespérée.

 

 

 

Pierre n’a pas tenu un mois, épuisé, il a décidé de s’occuper un peu de lui et laissé à Mady le soin de boucler les dernières commandes. Elle s’est installée dans l’atelier, maintenant jusqu’à la fermeture la fiction d’un intérim, que Pierre continuait à diriger, alors que depuis longtemps il ne voulait plus entendre parler ni de faïence ni d’atelier.

De tout ce potentiel il n’est resté qu’un reportage sur la fin d’une dynastie pour le journal TF1 de midi ! On y voyait Mady bouleversée et bouleversante expliquer qu’on avait tout fait pour ne pas en arriver là.

Pierre ne connaissait pas Cuba. Depuis qu’il avait quitté l’atelier de faïence, il sortait peu de chez lui, il prenait soin de lui, étudiait longuement des possibilités de voyages. On avait imaginé, sans trop y croire, un Noël tous ensemble avec nos parents à Cuba.

Deux ou trois fois, pendant cette période, il a fait des sauts de puce aux Baléares, ouvert son parapente au dessus de la mer, ce n’était pas son Amérique, mais c’était un peu d’hispanité, sa langue d’amour et d’aventure.

En novembre 2004, il a projeté, avec bien des doutes, un voyage à Rio. Il s’est dégoté une pension de famille à Playa Flamingo, il imaginait qu’avec du repos, une vie réglée, il pourrait faire de petits vols depuis le Pain de Sucre, survoler les favelas et atterrir sur la plage. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que son plan était peut-être d’en finir ainsi. Il y a fait allusion une fois : en cas d’accident, les pauvres de la favela récupéreraient sa voile et sa tenue de compétition, ce serait chouette.

Finalement il a pris son billet pour le 17 décembre, le dernier billet qu’il n’utiliserait pas. La démesure des préparatifs, la quantité invraisemblable de médicaments, certains exigeant une conservation au froid, les voiles, vêtements et nombreux accessoires de vol, tout ça dans un climat d’incertitude permanent, en suivant les moindres variations de son corps, donnait le vertige.

La fièvre l’accompagnait plus ou moins tout le temps. Quand je venais à Apt, pour être près de lui j’habitais le même cabanon. Un soir ou deux, en évoquant ses voyages improbables, il s’est rapproché de moi, m’a tenu les mains, s’est blotti contre moi, j’ai compris qu’il me signifiait qu’il n’y croyait plus. Je ne sais pas ce que j’ai dit, sans doute qu’on n’était sûr de rien, que tout n’était pas joué. Je ne parviens pas dans ces situations à rester maître de moi, je suis paniqué, je n’ai qu’une pensée, la fuite, il le savait. Qu’est-ce qu’être capable d’amour ? Rester jusqu’au bout ? Je n’en ai jamais été capable. J’allais dormir sachant que lui ne s’endormirait pas avant l’aube.

La fièvre n’est pas tombée, Pierre n’en pouvait plus, il a réclamé l’hospitalisation qu’il redoutait. À Nîmes, cette femme qui avait toujours su s’y prendre avec lui, lui a promis de faire son possible pour le remettre d’aplomb encore une fois, une dernière fois. Les semaines sont passées, il était de plus en plus las, il a compris qu’il n’y aurait pas d’ultime miracle, il a décidé de revenir à l’hôpital d’Apt. On était mi-janvier 2005.

Les deux premiers jours il était confus, parano, il disait que le médecin chef interprétait mal, à dessein, le traitement prescrit à Nîmes. Puis un soir, ma mère et moi nous étions à son chevet, il avait retrouvé sa clarté d’esprit et nous a annoncé qu’il venait d’arrêter ses médicaments. Nous savions ce que cela voulait dire.

C’est le moment, je suis prêt, je sais que le peu d’humanité qui me reste va s’effondrer en quelques jours, c’est dur de se quitter mais j’ai connu de grands bonheurs, j’ai fait beaucoup de choses, je n’ai pas peur, je suis habitué à jouer avec ça depuis toujours, je ne veux pas souffrir, c’est tout, après vous devez profiter de la vie, vivre autrement, intelligemment, surtout pas de deuil, j’ai horreur de ce mot, pas de charabias, je déteste ces gens qui rôdent dans les couloirs (des bigots qui avaient tenté de l’approcher), je crois à quelque chose mais c’est d’une autre nature, ça ne concerne pas vraiment moi.

Le lendemain, après avoir signé une décharge pour l’hôpital, il est revenu à Saint Martian. Ma mère n’a pas eu à lui en faire la proposition, c’est lui qui a réclamé la chambre et le lit parental (on y dormait enfant quand on était malade), avouant ainsi qu’il n’opposait plus de résistance à l’entrée en scène de celle qu’il n’avait pas cessé de tenir à distance.

Depuis qu’il était à Saint Martian, Pierre était admirable, il avait même retrouvé un peu d’humour. Chaque instant, il nous étonnait par sa lucidité, par les petits caprices qu’il s’autorisait, comme des cadeaux qu’il nous offrait pour apaiser notre angoisse. Ainsi, une subite envie d’une certaine glace à la framboise de l’Épicerie Verte ou de petits croque-monsieur sans beurre, juste à la moutarde et au gruyère que ma mère s’empressait de lui confectionner. L’interruption de son horrible traitement lui redonnait un certain bien être. On ne se gênait plus devant lui pour pleurer et rire en même temps. Pauvres choses engluées dans nos méandres d’imaginaire, la moindre représentation de l’après, le moindre détail nous fendait le cœur : entrer dans la chambre de son cabanon qu’il ne reverrait plus, monter dans sa voiture qu’il ne conduirait plus, tomber sur un des médicaments qui ne lui servirait plus…

Lui était pratique, il organisait, téléphonait à ses amis, à ses médecins, rappelait qu’il voulait être incinéré, réglait le sort de son chien, des médicaments qu’il faudrait restituer à l’hôpital, de son ordinateur qu’il offrait à Francis, de sa voiture qu’il me donnait à moi (en me recommandant « de ne pas  faire le con  car c’était une voiture super puissante »), de son cabanon qu’il faudrait partager entre Maria et moi. Il n’y a qu’à notre mère qu’il n’attribuait rien de particulier, il savait qu’elle était servie, il lui offrait la réconciliation. Sa défiance vis à vis d’elle qui n’avait pas cessé d’empirer en même temps que son état, s’était soudainement suspendue. Il avait capitulé, mais c’est lui qui l’avait décidé, qui avait choisi le moment. Maintenant il acceptait qu’elle s’allonge à côté de lui, lui parle à voix basse, s’ingénie à le nourrir, à le choyer.

Le dernier matin, on était réunis tous les quatre avec nos parents : « On dirait que c’est un vol, que je pars pour un vol ». Ma mère a dit : « un vol interstellaire », et cette idée qui pourtant allait de soi, m’a semblé d’une naïveté incommensurable, un insoutenable aveu d’impuissance.

Et puis Pierre a réclamé une photo de nous quatre, on a ri parce que je ne pouvais pas dire non, bien que ça faisait 10 ans que je refusais d’être photographié. J’ai vérifié les deux ou trois prises, je les ai montré à Pierre.

À Maria, un peu avant, il avait dit : « Je me suis réveillé tôt ce matin, excité comme un matin de Noël par tous les cadeaux qui vous attendent ».

Enfin, et surtout, il a dit cette phrase, je ne sais plus à quel moment exactement. L’inoubliable leçon, la parabole qui touche à sa racine l’inconsistance du temps, le recouvrement inlassable et éternel de tout : « Pensez souvent à moi… enfin pas très souvent, pas longtemps, pensez un peu, souvent, à moi ».

Adriana l’autre Vénézuélienne avec laquelle Pierre avait vécu avant de connaître Maria était arrivé tôt le matin de Lyon.

Pendant un long moment, ces magnifiques plantes tropicales allongées sur le lit ont encadré notre Pierre décharné. C’était un défi d’une incroyable beauté. Nous nous sommes retirés, mes parents et moi, pour laisser s’accomplir cet adieu à la vraie vie, les femmes, l’amour, le voyage, la langue espagnole. On les entendait se marrer.

Un des derniers mots de Pierre, si improbable pour parler d’une vie comme la sienne, fut : « J’ai été heureux ».

Il a été incinéré dans un paysage magnifique des Alpes de Hautes Provence. Et quelques semaines plus tard, c’est mon père qui s’est envolé du Mont Ventoux en biplace parapente pour disperser ses cendres dans un ciel où Pierre avait aimé voler. Habile et poétique comme il était, mon père n’a pas manqué d’ouvrir l’urne face au vent et de s’en prendre une bonne dose sur la figure !

Après la mort de Pierre, les témoignages n’ont pas été très nombreux, mais extrêmement intenses. Une vingtaine de personnes, peut-être davantage que je ne connaissais pas, en Amérique du Sud notamment, ont percé la singularité de Pierre. Le mot « ange », à défaut de mieux, n’a pas cessé de nous être renvoyé : un être léger, désincarné, tout entier dans la pureté de son désir, magique, surnaturel.